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Alors qu’il le manœuvrait au fond de la gorge du canyon, Luke sentit que le XP-38 A avait tendance à se rapprocher de plus en plus du sol. Soit la cellule antigravité était sur le point de rendre l’âme, soit l’énergie alimentant le modulateur de la cellule s’épuisait. Les voyants du tableau de bord, usés et battus par les sables, étaient presque impossibles à déchiffrer. Luke murmura à voix basse ce qu’il pensait des individus capables de laisser une telle machine se dégrader ainsi. Il se concentra et projeta les ondes de la Force sous la coque rouillée du véhicule afin de l’aider à franchir une barrière de rochers semi-transparents dont le pâle éclat – violet tirant sur le blanc, vert de jade et blanc bleuté – évoquait les couleurs délavées d’un glacier en train de fondre.

Au dernier moment, il décida de ne pas avoir recours à la Force et enclencha le système de freinage. Le speeder hoqueta jusqu’à l’arrêt complet de telle façon que Luke se fit la réflexion qu’il devait également y avoir un problème du côté des stabilisateurs. Au bout de quelques instants, le petit véhicule s’affaissa comme un bantha épuisé sur le sol du canyon.

Le silence qui suivit fut terrifiant. Il évoqua à Luke le calme qui habitait les déserts de Tatooine. Comme le silence du désert, celui-ci donnait l’impression qu’il était en train de respirer…

Tout à coup, dans son dos, Luke entendit un doux craquement qu’il identifia comme mortellement dangereux. Il sentit l’odeur de l’électricité dans l’air. En se retournant, il vit des éclairs, tels des serpents lumineux, qui dévalaient les parois des falaises. Certains évoquaient des mains de squelettes, d’autres les racines tortueuses de quelque plante épineuse mais l’ensemble des perturbations occupait une zone de près de huit cents mètres de large et toutes se dirigeaient dans sa direction.

Pendant un moment, Luke observa la scène, fasciné. Les éclairs cascadaient le long des murs, rebondissant sur les pitons rocheux avant de se précipiter vers le sol. Ils projetaient des étincelles et leur luminosité se faisait aveuglante en passant devant les pans entiers de cristaux fichés dans les parois de granit sombre. Quand la perturbation se fit menaçante, Luke projeta les ondes de la Force sous le speeder et fit s’élever le véhicule à quelques mètres du sol. Les éclairs, évoluant sur le sable et les cailloux, passèrent sous la coque. D’autres allèrent lécher les falaises de part et d’autre du canyon. Certaines décharges jaillirent et frappèrent le châssis du speeder. Malgré l’isolation, Luke ressentit des picotements de douleur. Au même instant, il y eut une déflagration dans la Force, comme un énorme rugissement dans l’esprit du jeune homme ou un vent brûlant lui balayant le visage. Il eut l’impression de voir une lumière fantomatique se former sous le speeder, une lumière reflétée par la multitude de facettes des quartz et des cristaux qui étincelaient tout autour de lui dans l’ombre des rochers.

La tempête, c’était le premier mot qui venait à l’esprit pour décrire le phénomène, passa sous le véhicule pendant environ cinq minutes. Quand elle eut disparu, Luke fit descendre tout doucement le speeder au sol. Il se mit debout sur son siège et observa les éclairs de la perturbation se précipiter vers l’ouverture du canyon et la plaine, baignée par le pâle soleil, qui s’étendait au-delà. La tempête engloutit pendant quelques instants les murs de la prison, noya les étendues de cailloux étincelants et finit par disparaître en direction d’une ligne de colonnes très acérées, faites de roches et de cristaux, qui se dressait par-delà l’immensité de la plaine.

Même dans le calme revenu, Luke sentit que la Force était partout. Elle était comme une radiation qui le pénétrait par tous les pores.

Cette planète est morte, pensa-t-il. Complètement dénuée de vie, à part les minuscules enclaves des habitations humaines.

Mais la Force, elle, était bien présente.

La vie l’a créée, la vie la fait grandir, avait dit maître Yoda, son énergie nous entoure et nous relie.

Et Callista était venue jusqu’ici dans l’espoir de s’en imprégner. Elle était venue chercher la clé qui déverrouillerait ses frustrations, sa peur et se débarrasser des terribles puissances qui l’avaient éloignée de Luke.

Il y a de la vie quelque part ici… se dit Luke, comme s’il venait soudainement de s’en rendre compte. Il se demanda si les ruines qu’il avait aperçues contenaient des indices sur le fait qu’elles n’avaient jamais été mentionnées dans les recensements faits sur cette planète.

Luke aurait très bien pu faire flotter le speeder jusqu’aux ruines situées à l’entrée du canyon. De la même façon, songea-t-il, Yoda aurait très bien pu voler par ses propres moyens s’il avait vraiment voulu voyager. Il se serait également construit un véritable palais de pierre en lieu et place de sa cabane de boue nichée au fin fond des marais de Dagobah. De la même façon, également, Ben Kenobi aurait très bien pu gouverner une petite planète.

Personne par la guerre ne devient grand, avait dit le petit maître.

Donc, ce n’était pas parce qu’on était capable de faire voler une masse de métal qu’on devait refuser de marcher…

Luke ramassa sa gourde, vérifia son sabrolaser accroché à sa ceinture, s’empara du blaster et de la paire de jumelles qu’il avait trouvée sous le siège du speeder et se mit à marcher vers la sortie du canyon.

Après sept siècles, il ne restait pas grand-chose de la colonie prison des Grissmath. Elle avait été construite sur un filon d’eau souterrain mais il était évident que l’humidité dégagée n’avait pas suffi pour achever la terraformation. Quelques plantes fongiformes et un peu de mousse avaient commencé leur travail de lutte contre les minéraux du sol granitique, un travail nécessaire à la pousse de végétaux comme les brachniels ou les balcrabbias. Mais, en raison du manque d’entretien des cultures, le développement du fragile écosystème s’était interrompu et les plantations étaient mortes avant même d’être devenues suffisamment résistantes pour se suffire à elles-mêmes. Du lichen s’était installé un peu partout sur les murs. On avait l’impression que le site tout entier avait été plongé dans un bain de boue rougeâtre, ne laissant alors qu’un sédiment rugueux. Près du local des capteurs d’humidité endommagés, un peu de terre fertile subsistait. Quelques plantes rachitiques avaient tout de même réussi à survivre.

Luke ressentit une présence humaine bien avant que ses yeux, exercés à repérer le danger, n’identifient le métal terne de la carrosserie d’un speeder dissimulé dans l’ombre des fondations de la prison. Le jeune homme forma tout autour de lui cette aura lui permettant de ne pas se faire remarquer. C’était une forme d’énergie invisible dont Yoda lui avait parlé et que Callista, se souvenant de sa propre formation de Jedi, lui avait plus tard enseignée. C’était sans aucun doute le moyen qu’avait utilisé le vieux Ben pour se déplacer à travers l’Etoile Noire, échappant ainsi à toute vigilance même à celle déployée par les soldats les mieux entraînés de l’Empire.

Le propriétaire du speeder était assis à l’ombre d’un buisson famélique de balcrabbias, à l’abri du vent, là où la pompe à eau laissait encore s’écouler un rare et mince filet de liquide qui formait de minuscules flaques entre les pavés de la chaussée défoncée. Il s’agissait d’un homme assez jeune, Luke devait avoir six ou sept ans de plus que lui, probablement corellien ou alderaanien étant donné ses cheveux bruns et sa taille moyenne. Il rappela à Luke l’image qu’il avait gardée de douzaines de jeunes fermiers rencontrés sur Tatooine, luttant pour gagner leur vie sur un monde particulièrement inhospitalier. Le duranex de sa combinaison, un tissu pourtant connu pour sa robustesse, était déchiré et rapiécé en de nombreux endroits. Le cuir de sa ceinture à accessoires et celui de sa sacoche étaient complètement râpés. Il releva vivement la tête quand Luke donna délibérément un coup de botte dans un tas de gravats de permabéton. Instantanément, le jeune homme empoigna un pistolet à plombs bien primitif. Cependant, le geste demeura en suspens car il comprit très vite que Luke n’était en rien le danger qu’il redoutait. L’homme reposa l’arme et, souriant, releva sa main vide en guise de salut.

– Tu sors d’où, mon pote ? Ne me dis pas que t’étais à bord de cette aile-B qui s’est fait descendre.

Luke lui répondit par un sourire ingénu.

– J’aimerais bien avoir la peau du type qui m’a dit que les ailes-B étaient bien trop petites pour intéresser leur artillerie, c’est tout ! Owen Lars, se présenta-t-il en tendant la main.

Le jeune homme se releva.

– Arvid Scraf. T’avais un appareil modifié pour le transport ? T’essayais de rejoindre Hweg Shul ? En général, un bidule de la taille d’un B arrive à passer au travers des tirs automatiques. Les contrebandiers s’en servent des fois mais j’ai entendu dire que c’était pas de la tarte. Les Thérans devaient être à leur base quand t’as été repéré par les senseurs. Ils ont dû débrancher l’automatisme et se sont mis eux-mêmes aux postes de tir pour essayer de te cueillir. Ils font ça quand l’envie leur en prend.

Luke s’agenouilla près de l’eau et y plongea sa gourde à moitié vide. La dure sécheresse de l’air, même s’il faisait froid, lui fit éprouver la curieuse sensation d’être rentré chez lui…

– Ça c’est encore de la faute à malchance, reprit Luke. Un jour, j’ai accepté de transporter une caisse de stimubril pour deux mille cinq cents crédits. Seulement voilà, le gars qui l’avait vendue avait oublié de me dire que c’était de la marchandise volée et qu’il y avait un mouchard planqué dedans. J’étais pas sorti de l’atmosphère de la planète que j’avais déjà quatorze croiseurs qui me tournaient autour comme des mouches qui bourdonnent autour d’un fruit pourri.

Bien entendu, cette mésaventure ne lui était jamais arrivée à lui mais à Yan. C’était juste histoire de se donner un peu de contenance et de crédit. Qui plus est, cela lui permettait de disposer d’un peu plus de temps pour étudier cet Arvid Scraf.

– J’ai entendu dire que les Thérans étaient de vrais sauvages. Ceux qui se sont acharnés à percer des trous dans la coque de mon aile-B en étaient, en tout cas. Mon chargement a dû sérieusement augmenter la masse du vaisseau au point d’être repéré par les capteurs volumétriques. Alors comme ça, ils sont capables de diriger un poste d’artillerie ?

– Ne les sous-estime pas. (Scraf ramassa sa propre gourde. De l’eau alla éclabousser les manches orange et le plastron de sa combinaison rongée par le sable.) Où est-ce que tu t’es planté ? Les Thérans devraient en avoir fini à présent. Je veux bien t’aider à remorquer ce qui est récupérable jusqu’à Ruby Gulch. Là, tu pourras l’échanger contre un peu d’argent liquide.

A cause de son enfance passée sur Tatooine, Luke était on ne peut plus au fait des principes économiques de la récupération et du troc. Sur un monde aussi sévère entièrement recouvert par le désert, les ferrailleurs avaient presque pignon sur rue à Mos Eisley. Ici, sur cette planète dénuée de ressources naturelles, et à l’importation de marchandises particulièrement restreinte, le métal et les microprocesseurs récupérés sur l’épave de l’aile-B feraient de Luke un homme riche.

– Mais, ces Thérans, qui sont-ils vraiment ? demanda-t-il en s’installant sur le rude banc de bois qui servait de siège au landspeeder d’Arvid Scraf.

Le véhicule était un Aratech 74-Z. Une véritable épave. Les Jawas eux-mêmes n’y auraient pas touché. Les réservoirs de flottaison tribord étaient à un niveau si bas que la coque penchait dangereusement. Pour compenser cette défaillance, Arvid avait reconstruit un deuxième plancher, maintenu à niveau par des étais. Il avait également équipé la partie inférieure du speeder d’une béquille rétractable, terminée par une roue, destinée à maintenir une certaine distance entre le sol et le véhicule en cas de surcharge. Cela donnait au landspeeder des allures de champignon difforme, se tenant en équilibre sur un seul pied sans vraiment toucher le sol.

– Bon, évidemment, comme ça, il ne paye pas de mine mais je t’assure qu’il trace, dit le jeune homme – entre fierté et défensive – quand il vit la tête que faisait Luke.

Arvid déplaça le sac de graviers qui lui servait de ballast pour compenser le poids de son nouveau passager.

Et c’était vrai, le speeder traçait. Semblable au Faucon Millenium, c’était un coucou moche à voir mais qui en avait dans le ventre.

– Qui sont les Thérans ? C’est ça que tu me demandais tout à l’heure ? reprit Arvid. Il y en a des petites communautés un peu partout dans les canyons et dans les cavernes. Ils s’installent n’importe où dès qu’ils découvrent un bout de ressort ou une vieille pompe en état de fonctionnement. La plupart d’entre eux sont en fait d’anciens fermiers. La moitié des Vétérans ont fait partie des Thérans, à un moment donné dans leur vie. Les gosses quittent les campements et rejoignent les bandes nomades pendant deux ou trois saisons. Ils prennent de la dope, ils entendent des voix, se tapent des trips de première classe et rencontrent certainement des tas de gens dont ils n’auraient jamais croisé la route s’ils étaient restés au village. Quand ils reviennent, ils se marient et ont eux-mêmes des enfants. Certains reprennent la route, à un moment ou à un autre, mais la plupart ne font ça qu’une fois.

Il haussa les épaules. Ses mains étaient toujours fermement accrochées aux commandes, comme celles d’un dompteur agrippé aux rênes d’un bantha sauvage. Ses yeux allaient et venaient constamment entre les jauges et les voyants – à peine lisibles sous la couche de sable – et les irrégularités du sol sur lequel évoluait l’Aratech. Ils s’engagèrent dans l’étroit boyau aux parois cristallines au milieu duquel Luke avait laissé le XP-38 A qu’il s’était approprié.

– C’est pour ça qu’on n’arrive jamais à progresser avec eux dans les pattes, continua Arvid Scraf. Leurs satanés oracles n’arrêtent pas de leur dire que tout ce qui est importé est mauvais et qu’il ne faut surtout pas essayer d’exporter quoi que ce soit. Ils viennent leur rebattre les oreilles avec ça jusque dans leur sommeil, jusque dans leurs rêves ! Et une fois que ces idées sont ancrées dans leurs têtes, elles le sont pour de bon. Il est impossible d’essayer de leur faire voir autre chose. Ils sont incapables de comprendre les améliorations dont bénéficierait leur monde si un minimum de commerce était autorisé. « Mais nous ne le voulons pas », qu’ils disent… Tu as beau t’égosiller à en friser l’apoplexie, ils te regardent avec leur air bête, et te répètent inlassablement : « Nous ne le voulons pas. » Mais nous, c’est qui nous, hein ? Comme s’ils étaient au courant de la volonté de tous les autres Vétérans. Bizarre, non ?

Il secoua la tête. Ses mains, toujours rivées aux commandes, étaient calleuses et couvertes de taches d’huile. Luke se souvint que les siennes avaient été comme ça, du temps où il essayait de survivre sur un monde à la surface duquel les humains étaient loin d’être les bienvenus.

 

Les deux hommes récupérèrent le XP-38 A et, sans le démonter, le chargèrent sur le plateau arrière du 74. Luke en comprit tout de suite la raison. Sur une planète sans métal, sans bois et sans produits d’importation, même un seau rouillé prenait des allures de trésor.

Le soleil anémique disparaissait rapidement. Des vents violents se mirent à souffler en provenance de l’ouest, faisant tanguer et vaciller le véhicule monté sur cellules à répulsion. Alors qu’il était en train d’arrimer une corde, Luke accrocha la jambe de sa combinaison de vol sur l’un les étais soutenant le plancher de l’Aratech. Sentant qu’il était blessé, il porta la main à la déchirure. Ses doigts rencontrèrent ce qui lui sembla être une capsule de plastique, dure et lisse, à la surface de sa peau. Il remonta le tissu le long de sa jambe et découvrit une petite enflure sur son mollet, comme si une colline était en train de jaillir de sa chair. Au centre de la boursouflure, il aperçut un petit dôme de chitine brune tirant sur le violet – assurément la carapace d’un insecte de fort petite taille – qui disparaissait, sous ses yeux, dans les profondeurs de sa peau.

Avec une exclamation de dégoût, Luke pinça fortement l’enflure pour essayer d’en faire sortir la bestiole. La blessure laissa échapper une longue carapace imprégnée de sang sombre, prolongée par un répugnant abdomen d’environ un centimètre et terminée par une minuscule tête, elle-même entourée d’un anneau de pattes crochues et gesticulantes. L’insecte se tortilla alors entre le pouce et l’index de Luke, cherchant désespérément à se frayer un nouveau chemin dans la chair des doigts. D’une violente pichenette, Luke l’envoya balader. Il entendit la créature taper contre un rocher voisin, rebondir vers le sol glissant du canyon et disparaître dans l’ombre de la pierre la plus proche.

– Beurk ! fit Luke en remontant un peu plus la jambe de son pantalon.

Son mollet était couvert de cloques rouges. En d’autres endroits, seule subsistait une vague trace rosée indiquant que l’insecte était déjà profondément enfoui dans la chair.

– Ne perds pas ton temps avec eux, lui conseilla Arvid, qui s’affairait de l’autre côté du speeder. (Il assura le dernier nœud qu’il venait de faire puis escalada le stabilisateur arrière pour rejoindre Luke.) Tu les as certainement attrapés quand tu es resté à l’ombre, près de la mare d’eau. (Il releva sa propre manche et lui montra son avant-bras : il portait quatre boursouflures. Au sommet de l’une d’entre elles, Luke eut le temps de voir la queue de l’animal disparaître sous la peau. Comme si de rien n’était, Arvid se pinça le bras, força l’insecte à ressortir et le fit tomber d’une pichenette sur le plancher. D’un coup de talon, il réduisit la créature – qui rampait de nouveau vers lui – en un petit amas de pulpe violette.) Ils sont un peu dégueulasses comme ça mais, une fois entrés sous la peau, ils se contentent de mourir. Notre organisme les assimile très bien. Il y a pas mal d’histoires qui courent à propos de chasseurs de cristaux précieux qui – quand ils se retrouvent à court de nourriture dans les étendues désertiques – n’hésitent pas à plonger la main dans les anfractuosités pour y pêcher de bonnes poignées de drochs nécessaires à leur subsistance. Entre nous soit dit, moi, je préférerais crever de faim, conclut-il avec une grimace.

– Des drochs ?

Arvid hocha la tête.

– Ouais. Il y en a partout sur cette planète. Et quand je dis partout, c’est vraiment partout. Leur taux de reproduction est si élevé qu’il ferait même passer le lapin des sables pour un moine elampsonien ! Tout le monde se fait mordre, ici. La lumière du soleil leur est fatale. Contente-toi de rester bien propre et ne fais plus attention à eux.

Se souvenant des répugnants – mais inoffensifs – animaux qui grouillaient à la surface de Dagobah et qui chassaient les larves dans les recoins les plus humides de la cabane de Yoda, Luke décida qu’Arvid avait certainement raison.

Quinze ou vingt minutes plus tard, alors que l’extravagant empilage de landspeeders quittait le labyrinthe aveuglant des canyons de cristal pour rejoindre la plaine où l’on apercevait les marques de brûlures du crash de l’aile-B, Luke releva sa manche. Quelques marques rosâtres étaient encore visibles. Avec précaution, il se pinça la chair, à la recherche d’un quelconque corps étranger. Il ne trouva rien. Il se concentra et – grâce à la Force – passa au peigne fin le tissu musculaire à la recherche de la moindre molécule ou trace de vie. Il ne découvrit que le vague résidu d’un minuscule champ énergétique parasitaire qui était en train de finir de se dissoudre, amené à faire partie intégrante de son organisme.

Il ne restait pratiquement plus rien de l’aile-B. Des marques dans le sol, de longues brûlures, un long sillon dans les graviers qui témoignait du passage du cœur du réacteur central… Même le cylindre massif du réacteur lui-même avait disparu. Ce que Luke connaissait sous l’appellation de « parties douces » de l’appareil était éparpillé un peu partout sur le sol rugueux : le cuir des sièges, des morceaux de plastique arrachés à des coupleurs, des bornes isolantes ayant fondu dans l’accident. Tout le reste avait été emporté.

– Je ne m’attendais pas à trouver grand-chose, dit Arvid. (Du bout du pied, il retourna une pièce de plastique cassée qui devait provenir d’une console. On en avait scrupuleusement arraché toutes les vis.) Ils se servent de tout. Pourquoi pas ? Tout le monde fait pareil. (Une bourrasque de vent sec balaya une mèche de ses cheveux bruns devant ses yeux.) Je suis vraiment désolé, Owen.

Le soleil était en train de disparaître derrière l’horizon. Partout, les teintes orange et rose de sa lumière changeante se réfléchissaient dans les graviers, rochers et parois de cristal. Luke eut soudainement l’impression d’être piégé au cœur d’un flot de lave sans limites et sans chaleur, une coulée qui semblait s’étendre jusqu’au bout du monde. Le vent se fit de plus en plus violent et la température se mit à chuter de façon vertigineuse.

– Enfin, au moins, tu as pu récupérer un de leurs speeders. C’est déjà ça. Heu, dis donc, reprit-il en baissant la voix, j’espère que tu n’avais plus rien à payer pour cette cargaison… (Il enfila des gants très grossièrement tricotés et passa à Luke un manteau dans un état pitoyable qu’il venait d’extraire de sous le siège de son véhicule. Son souffle produisait déjà une buée très dense.) Enfin, ce qu’il y avait à bord de ton vaisseau… Tu ne devais plus rien aux gens ? On ne peut pas venir te chercher des poux ?

Luke était sur le point de déclarer que la cargaison fictive n’avait aucun intérêt pour lui quand une autre pensée lui traversa l’esprit. Il baissa lui aussi le ton, même s’il était évident que personne, à des centaines de kilomètres à la ronde, ne pouvait les entendre.

– Eh bien… J’aimerais mieux que certains individus croient que je n’ai pas survécu au crash. Histoire de me laisser le temps de me reconstituer un petit capital, si tu vois ce que je veux dire…

Arvid hocha la tête avec un tel air de compréhension que Luke se dit que des contrebandiers devaient très régulièrement faire des atterrissages en catastrophe sur cette planète. Etant donné la proximité de Pedducis Chorios, ce n’était pas surprenant.

– Si tu veux, tu peux m’accompagner ce soir chez ma tante à Ruby Gulch, suggéra Arvid. Si tu restes dehors, tu vas geler. En plus, ma tante Gin te donnera un bon prix pour le speeder, si t’es prêt à le vendre. Le pognon devrait suffire à te payer un ticket sur un spatiotransporteur au départ de Hweg Shul.

– Merci, répondit Luke en se recroquevillant à l’intérieur du manteau beaucoup trop grand. J’apprécie ton offre.

– Y a pas de quoi. Tu sais, on ne voit pas souvent d’étrangers par ici. (Arvid sembla subitement gêné alors qu’ils remontaient à bord de l’Aratech.) Les Vétérans, eux, ils sont tous des cousins les uns des autres. Mais ceux d’entre nous qui sont arrivés au cours des dix dernières années, on aime bien de temps en temps savoir ce qui se passe dans les régions du centre de la galaxie, tu comprends ?

Luke comprenait.

Pendant l’heure et demie qui suivit, alors qu’Arvid luttait contre les bourrasques de vent qui balayaient les plaines à la seule lueur tremblotante des lanternes à gaz du speeder, Luke raconta à son compagnon des histoires de contrebandiers. S’appropriant les aventures de Mara, Yan et Lando, il y ajouta des souvenirs de la Rébellion, des opérations auxquelles il avait participé avec Leia, Winter ou Wedge. Il saupoudra tout cela de nouvelles et de potins qui pouvaient laisser supposer qu’il était lui-même un petit contrebandier allant de planète en planète, qu’il vivait du mieux qu’il pouvait dans le chaos environnant en gardant sa totale indépendance. C’était un peu ce qu’avait été Yan, bien longtemps auparavant…

Et tout comme lui-même l’avait été dix ou douze ans et quelques vies auparavant, Arvid était enchanté.

Le jeune homme avait accepté de perdre plusieurs heures de son temps pour aider Luke. Ce dernier était très fatigué. Il aurait volontiers somnolé ou aimé poser des tas de questions sur cet inquiétant monde de lumière et de verre qu’il était en train d’explorer. Il savait cependant que la distraction qu’il fournissait en racontant ses histoires compensait largement le service que lui rendait Arvid. Il serait grand temps, beaucoup plus tard, de chercher à savoir ce qu’il voulait savoir…

 

Dans les ténèbres, un rayon de lumière lointain déchira le ciel.

– Qu’est-ce que…

– Ça, c’est sûrement l’un des postes de tir ! (Arvid planta fermement ses pieds dans le sac qui servait de ballast et appuya de tout son poids sur la commande de direction.) L’un des gros… Probablement celui de Point Sombre… (Le speeder glissa lourdement vers le sol. Les multiples facettes de minéraux renvoyèrent l’éclat de ses lanternes. Le vent était tombé et, dans la nuit noire, le froid s’était intensifié.) Il y a deux flingues sous le siège, Owen, si tu veux bien t’en occuper…

Luke, luttant contre la morsure des basses températures, sortit un blaster Seinar à proton ainsi qu’un vénérable Merr-Sonn standard de classe quatre.

– Prends le proton, proposa Arvid avec générosité. (Il enclencha l’accélérateur. Rochers et parois se mirent à défiler à une vitesse terrifiante.) Le classe quatre peut être capricieux… Vaut mieux que je le prenne.

– Heu… Oui, t’as raison, il vaudrait peut-être mieux… (Luke vérifia le Seinar. L’arme antédiluvienne avait été réparée de nombreuses fois – à l’instar de tous les équipements que Luke avait pu observer sur cette planète – mais elle était parfaitement propre et ses batteries étaient chargées à fond.) Mais qu’est-ce qui peut bien se passer ?

Devant eux, les rayons de lumière mortelle ne fusaient plus vers le ciel, ils étaient à présent dirigés vers le sol. Luke se mit en équilibre sur l’un des étais et se redressa le plus possible. Le vent se mit à battre avec force contre sa combinaison de vol. Il se concentra et projeta son esprit à travers l’obscurité vers la source lumineuse.

Colère. Violence. Une grande perturbation dans la Force.

– C’est pas cette espèce de tempête électrique que j’ai vue plus tôt dans la journée ? On dirait bien…

– Non. (Arc-bouté dans son siège, Arvid secoua la tête.) On dirait plutôt que la station est attaquée.

Le poste de tir était un complexe sombre et ramassé de modules de permabéton qui donnait l’impression d’avoir fusionné avec les collines noires auxquelles il était adossé. A la lueur des rayons laser, Luke repéra le périmètre massif du rempart extérieur. Celui-ci, érodé par le temps et le sable, ne laissait entrevoir aucun signe particulier : pas de portail, pas de poterne, pas de fenêtres, rien. Les superstructures de la station, où se dressaient les canons noirs et luisants des postes d’artillerie, étaient couronnées d’une palissade hétéroclite de pieux acérés, de planches découpées et de troncs noueux d’arbres entiers. Entre ces pics pointés vers les cieux, courait un réseau de ponts et de passerelles surveillé par des postes de vigie. Tout cela permettait aux assiégés de la base de tirer sur d’éventuels assaillants. De petites sources lumineuses ponctuaient cet enchevêtrement. Lanternes et balises au sodium étaient accrochées çà et là comme des lampes baladeuses, et Luke aperçut des silhouettes qui se détachaient contre l’éclairage sulfureux, rejoindre précipitamment les zones d’ombre. Arvid arrêta le landspeeder sur un piton rocheux qui dominait l’étroit canyon au centre duquel était installé le poste de tir. De ce point d’observation idéal, à une bonne centaine de mètres des premières fortifications, Luke étudia les attaquants qui allaient et venaient en courant le long de la muraille circulaire et qui tiraient d’aveuglantes décharges à proton vers les superstructures.

– Ouais, c’est bien Gerney Casio. (Arvid était rivé à ses macrobinoculaires, l’outil indispensable de tous ceux qui parcourent les déserts inhospitaliers. Il procéda à quelques réglages en allant d’une silhouette à l’autre.) Gerney est le plus gros revendeur d’eau potable entre ici et Hweg Shul. Sans lui, nous n’aurions jamais pu remettre en route toutes ces vieilles pompes à eau. Les Vétérans étaient en train de les laisser se dégrader. Ils se contentaient d’entretenir celles qui étaient au centre de leurs villages. Tu vois cette fille avec les cheveux blancs, là-bas ? C’est Umolly Darm. Son truc, c’est le commerce des Cristaux Fantômes. Tu sais, ceux qui sont vert et violet et qu’on trouve en grappes aux pieds des collines. Il paraît qu’ils servent à fabriquer une sorte d’appareillage optique supposé faciliter la croissance des fleurs sur les mondes qui ont un soleil de classe K, ou quelque chose comme ça. Elle travaille pour une équipe basée à Hweg Shul. Ils sont trois à opérer en suborbital et ils peuvent quasiment se permettre de fixer leurs propres prix sur toutes les marchandises qu’ils arrivent à passer au nez et à la barbe des canons.

Il baissa ses jumelles. Il n’avait manifestement aucunement l’intention de se précipiter pour se joindre à la bagarre. Cependant, Luke remarqua qu’Arvid avait posé le Merr-Sonn quatre juste à côté de lui, de façon à pouvoir s’en emparer en un clin d’œil si le besoin s’en faisait sentir.

– C’est à elle qu’il faudra demander comment tu pourrais te dégotter un passage sur un vaisseau, reprit-il. (La buée de sa respiration monta en colonne.) A elle ou à un type nommé Seti Ashgad, à Hweg Shul même. Si tu le souhaites, elle pourra certainement demander des informations à son bureau central en ville.

En contrebas, une faible clameur de victoire s’éleva. Un petit groupe, à première vue constitué de paysans et de villageois armés, s’entassa sur un speeder qui était resté à l’abri le long d’une des parois. Même sans jumelles, Luke reconnut sans difficulté les réservoirs de flottaison supplémentaires qu’on avait installés sous la coque du véhicule. Les attaquants avaient certainement dû attendre le soir, et la chute du vent, pour pouvoir utiliser ce type d’appareil destiné à flotter à bonne distance du sol.

Le speeder devait également être équipé d’un écran déflecteur primitif car les pierres et les lances projetées du haut des remparts semblaient l’éviter avec une persistance particulièrement significative. L’une des silhouettes allongées sur l’engin manipula quelque chose sur ce qui restait de la console de commande et le speeder se mit à monter le long du mur d’enceinte.

Luke se demanda alors si les assiégés s’y connaissaient suffisamment en écrans déflecteurs et auraient l’idée de laisser discrètement descendre l’un des leurs, le long d’une corde, sous le niveau de flottaison du véhicule…

– Et tu crois que cette Umolly pourrait me dire si elle aurait eu vent de quelqu’un ayant débarqué dernièrement sur cette planète ?

– Je ne vois pas pourquoi elle ne le pourrait pas. Tous ceux qui débarquent ici passent par Hweg Shul.

Une corde fut soudainement déroulée depuis l’extravagant assemblage de bois des superstructures. Tel un plomb au bout de son fil, une silhouette agile commença sa descente le long de la muraille de permabéton. L’individu était vêtu d’une tenue douteuse de cuir pourpre en lambeaux, sur laquelle avaient été rapportées des pièces qui ressemblaient à des morceaux d’armures de soldats de choc. Profitant de l’ombre offerte par le mur, il se laissa couler doucement en évitant ainsi les rayons laser. Seul un tir parfaitement ajusté aurait pu toucher l’attaquant solitaire mais personne à bord du speeder ne semblait capable d’une pareille précision. Les traits mortels fusèrent dans tous les sens et ricochèrent sur la Paroi. Quelques-uns laissèrent de longues traces de brûlure mais aucun ne réussit à entamer la muraille. Une chose était sûre, les Grissmath savaient construire solide.

Au moment le plus opportun, l’acrobate fit une clé avec la corde pour assurer son bras et, tenant dans sa main libre une ceinture garnie de grenades, se propulsa loin du mur d’un vif coup de pied. La longue et élégante parabole qu’il décrivit lui permit de se rapprocher de la partie inférieure de la coque du speeder reconverti en tour d’assaut improvisée. Les hommes sur la plate-forme se mirent à décharger sauvagement leurs armes dans la direction de ce pendule écarlate qui fondait sur eux dans les ténèbres mais les garde-fous du véhicule limitèrent leur visée.

Les mouvements de l’attaquant n’auraient pu être mieux synchronisés. Profitant de l’inertie de son balancement, il lança la ceinture d’explosifs. Celle-ci alla s’accrocher à l’une des protubérances de la coque du speeder. Dans la continuité, la silhouette vêtue de rouge alla rebondir contre le mur d’enceinte. Un nouveau coup de pied correctement ajusté lui permit de repartir à l’abri vers la zone d’ombre de laquelle il avait jailli. La corde semblait plus courte. Les défenseurs dissimulés dans les superstructures étaient déjà en train de remonter leur homme. Le véhicule d’assaut, dans une course folle contre la montre, descendit le long de la paroi à toute allure. A huit mètres du sol, les occupants abandonnèrent leurs postes et, sautèrent dans le vide. C’est à ce moment précis que le speeder explosa, envoyant une pluie d’éclats de métal chauffé à blanc dans toutes les directions. Si quelqu’un s’était encore trouvé à bord, à deux mètres au-dessus du niveau de l’explosion, il aurait été assurément déchiqueté sur le coup.

Les faisceaux de puissants projecteurs jaillirent des profondeurs de la plaine et balayèrent les étendues de sable et de cailloux. Des lances et des flèches se mirent à voler, des traits rouges et étincelants de laser déchirèrent la nuit noire, des fusils crachèrent leur plomb mortel. Luke fit alors appel à la Force pour percer les ténèbres. Il découvrit une foule hétéroclite d’hommes et de femmes qui approchaient à bord de speeders ou montés sur des moto-jets. Ils étaient encore plus pauvrement habillés que les assaillants – qui, songea Luke, devaient être des Nouveaux Arrivants – mais n’atteignaient pas le niveau de décrépitude qu’affichaient les Thérans. Ils étaient bien plus nombreux que les deux autres groupes réunis et leurs effectifs devaient bien s’élever à une centaine d’individus. Les Nouveaux Arrivants se retournèrent, se mirent à hurler et à brandir leurs armes. Dans l’air glacé de la nuit, Luke put saisir une grande quantité d’injures et d’accusations. Très peu de coups de feu furent tirés quand les deux groupes se rejoignirent. La rencontre évoqua plus un pugilat généralisé qu’une bataille rangée. Hommes et femmes, sans hésitation, se poussèrent, se tirèrent, se donnèrent des coups de bâton, de clé à molette ou de pioche. Certains s’empoignèrent, d’autres échangèrent des coups de poing, d’autres encore s’arrachèrent les cheveux par poignées. Ce sont de drôles d’ennemis, songea Luke. Des ennemis qui savaient très bien que le lendemain matin, ils se rencontreraient comme si de rien n’était à l’épicerie du coin…

– Ceux-là, ce sont des Vétérans, je suppose… avança-t-il.

Arvid hocha amèrement la tête.

– Bande de crétins décérébrés, murmura le jeune homme. Qu’est-ce que ça peut bien leur faire qu’on utilise des vaisseaux, hein ? Qu’est-ce que ça peut bien leur faire qu’on échange nos récoltes contre des pompes, des processeurs ou du matériel de transport ? Ils peuvent bien vivre comme des animaux, ça les regarde, mais je ne vois pas pourquoi ils nous obligeraient, nous, à faire pareil !

Dégoûté, il appuya sur les commandes, fit reculer le speeder et entreprit la descente de la paroi rocheuse.

Peut-être parce que c’est leur planète natale… se dit Luke.

En tournant la tête, il aperçut par-dessus son épaule des formes incertaines, éclairées par les feux des combats, dressées au milieu de l’enchevêtrement de bois des superstructures de la station. La longue silhouette dégingandée du guerrier écarlate se détacha du lot. L’homme était accompagné d’un garçon plus jeune dont les longs cheveux étaient tressés. Derrière eux, un mince trait de lumière verte et froide fusa vers l’horizon dans le ciel nocturne.

Quelques instants plus tard, un nouvel éclat lumineux apparut au-dessus des collines. D’abord minuscule dans le lointain, le point de feu témoignant d’une explosion se fit plus grand.

– Larve de sith ! jura Arvid après avoir jeté un rapide coup d’œil derrière lui. En voilà un qui arrive… continua-t-il en reportant son regard sur le terrain qui défilait devant eux.

Les attaquants rassemblés au pied de l’enceinte cessèrent de se chamailler et de s’interpeller. Avec les Vétérans qui venaient de les prendre à revers, ils se rassemblèrent en petits groupes, maussades, pantelant et émettant force buée, comme des dragons cracheurs de feu saisis par le froid. Tous se tournèrent alors dans la même direction quand l’un des canons du poste de tir envoya vers le ciel un nouveau trait de lumière mortelle.

– Ils en ont coincé un, gronda Arvid en freinant. (Le speeder s’arrêta au bas de la crête.) Mais apparemment, ils n’ont pas réussi à tous les descendre. Gerney doit déjà savoir quel type de marchandise est en transit et combien on va pouvoir la monnayer.

C’est certainement le vaisseau de Seti Ashgad, pensa Luke. Cela ne faisait plus l’ombre d’un doute : l’attaque du poste de tir avait été organisée pour permettre au dirigeant populiste de réintégrer l’atmosphère de la planète sans encombre.

Lorsque l’explosion disparut au-dessus de l’horizon, les Nouveaux Arrivants recommencèrent à hurler et à menacer leurs prétendus ennemis, sans rime ni raison, simplement par pure colère et frustration. Sans desserrer les dents, Arvid appuya sur l’accélérateur. Les yeux de Luke se portèrent de nouveau sur le jeune homme aux cheveux tressés et à la longue silhouette qui se tenait debout à côté de lui. Quelques instants plus tard, la station fut masquée par les empilements de rochers et les colonnes de cristal du canyon.

Les derniers éboulis laissèrent la place à une vaste plaine désertique baignée par la lumière des étoiles. Le speeder d’Arvid rattrapa certains combattants qui avaient déjà battu en retraite. Des hommes et des femmes, engoncés dans des combinaisons orange, jaunes ou vertes toutes plus usées les unes que les autres, se hâtaient pour rejoindre leurs campements. Certains portaient leurs fusils en bandoulière, d’autres avaient accroché leurs blasters à une ceinture multipoches, l’accessoire vestimentaire – traditionnel et indispensable – de tout explorateur de la Bordure Extérieure qui se respectait. De temps en temps, ils croisaient la route d’un speeder ou d’une moto-jet transportant des Vétérans mais, en dehors de quelques injures et de poings brandis vers le ciel, les hostilités en demeuraient là.

A une distance raisonnable de la station de tir, Luke aperçut une rangée de speeders à l’arrêt. Tous semblaient en bien meilleur état que l’Aratech d’Arvid. Des Nouveaux Arrivants étaient en train de s’affairer tout autour. Une voix d’homme s’éleva.

– C’est toi, Arvid ?

– Mais où étais-tu passé, gamin ? ajouta une voix féminine. (Il s’agissait d’une femme d’âge respectable, qui rappelait un peu à Luke l’image qu’il avait gardée de sa tante Beru : une peau burinée par les intempéries et un regard calme qui témoignait d’une longue expérience de la vie.) Et où as-tu déniché ce speeder que tu transportes ? Il n’a pas l’air d’être de la dernière fraîcheur.

– C’est celui d’Owen, tante Gin, fit Arvid en montrant Luke d’un signe de la main. Il l’a, heu… reçu en échange d’un service rendu…

D’un agile coup de guidon, tante Gin amena son swoop le long du speeder d’Arvid. Sans se départir de son sourire, elle examina d’un œil expert – à la lueur vacillante des lanternes au sodium – l’appareil amarré sur la plateforme pour essayer d’en déterminer l’origine.

– Tiens donc… reprit-elle. Et qu’est-ce que tu fais dans la vie, Owen ?

– Je suis mécano, spécialisé dans les speeders. J’étais en route pour Hweg Shul. (Il replaça discrètement le blaster à proton sous son siège.) Arvid a eu la gentillesse de me dépanner dans les collines quand mes réservoirs ont rendu l’âme.

Il glissa ses mains gantées sous ses aisselles pour lutter contre la morsure du froid.

– Owen pourrait rester avec nous ce soir. Ça ne te gêne pas, tante Gin ? demanda le jeune homme avec dans la voix un ton amical et sincère que Luke lui-même n’avait jamais réussi à prendre avec son entourage. Je pensais que je pourrais peut-être le déposer à Hweg Shul demain matin…

– Ça colle, acquiesça Gin. A moins qu’il ne lui prenne l’envie de rester un peu plus longtemps avec nous. Y a toujours du travail à faire. On ne peut pas te payer beaucoup, ajouta-t-elle en s’adressant directement à Luke, mais avec ce que tu as déjà, ça te permettrait de mettre un peu d’argent de côté avant de regagner la ville. Nous, on a toujours besoin d’un coup de main.

– C’était tout à l’heure qu’on avait besoin d’un coup de main, grogna un homme aux traits épais et à la barbe broussailleuse évoquant la fourrure d’un bantha qui pilotait un glisseur SoroSuub antédiluvien.

Dans la lueur tremblotante des phares, Luke remarqua que le sol avait changé. La froide sécheresse de l’air s’était peu à peu adoucie. Les cailloux avaient cédé la place à un sol plus meuble, apparemment fertile. Çà et là, il aperçut les végétaux résistants que l’on rencontrait partout où il y avait eu terraformation : des bolterres, du lierre de snig et les sempiternels balcrabbias. Un peu plus loin devant, dans la lumière diffuse d’un campement, il vit une rangée de ces arbustes courtauds qui donnaient du bois très solide. Au-delà, flottaient les formes fantastiques de ballots montés sur cellules d’antigravitation et qui se balançaient au bout de leurs amarres. Etant donné l’odeur qui s’en dégageait, Luke se dit qu’ils devaient contenir des récoltes de smoor, de brope et de marjie. Après le silence des étendues désertiques, les doux grognements des animaux en train de paître semblaient presque cacophoniques. On entendait l’incessant bourdonnement des insectes nocturnes et le bruit sec des ailes des nafens voletant autour des sources de lumière.

Génial, se dit Luke. D’abord des drochs et maintenant des nafens. Il se demanda s’il existait quelque part dans la galaxie une seule planète où ces saletés brunes, volantes et caractérielles ne s’étaient pas installées. Voyageant à l’intérieur des emballages d’expédition, ces insectes redoutables subissaient des mutations multiples au gré des maladies qu’ils récoltaient en allant de planète en planète. Les médecins colons devaient redoubler de vigilance afin de préparer les vaccins nécessaires à la protection des fragiles écosystèmes contre leur venin.

– Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Luke d’un ton ingénu afin de connaître l’étendue du pouvoir d’Ashgad.

– On en a eu ras le bol, c’est tout, répondit l’homme avec un geste de colère. On avait eu vent qu’un petit transporteur s’apprêtait à envoyer une cargaison de microprocesseurs et de pièces de droïds. Et eux, ces enfants de salauds de Thérans, ils ont décidé de tout faire sauter parce que leur foutu oracle à la noix, celui qui a des tresses, n’arrête pas de leur dire qu’un droïd, c’est un acte contre nature ou quelque chose comme ça. Bon sang, si les droïds ne leur conviennent pas, qu’à cela ne tienne, on fera venir des Bandys. Ils sont assez résistants pour faire le boulot des droïds tant qu’on leur file à bouffer. Ils ont juste assez de cervelle pour faire ce qu’on leur demande de faire sans jamais vous causer d’enquiquinements. J’ai entendu dire qu’on pouvait en avoir des pas trop chers à Anteméridian.

– Allez, arrête ton char, Gerney, l’interrompit Gin avec irritation. Si les oracles n’aiment pas les droïds, ça ne m’étonnerait pas qu’ils soient contre l’esclavage !

– Mais les Bandys ne sont pas des esclaves ! s’exclama Gerney Casio. C’est comme si tu disais qu’un Cu-Pas est un esclave ! T’es vraiment aussi indécrottable que mon cousin Booldrum, toi alors ! Les Bandys se reproduisent comme des lapins des sables, travaillent comme des droïds mais il vaut tout de même mieux que quelqu’un les surveille !

– C’est une question d’opinion…

– Oh, tout ça parce que je ne sais trop quel individu au grand cœur leur a fait passer un test d’intelligence…

– Les Bandys sont doués de raison, s’interposa Luke calmement. Ils ne sont pas malins-malins mais c’est là leur privilège. J’ai rencontré des humains qui n’étaient pas beaucoup plus malins qu’eux. Ce n’est pas une raison pour les traiter comme des esclaves.

– Et qui tu es, toi ? (Gerney regarda d’un œil mauvais la silhouette à la barbe naissante tranquillement assise dans l’obscurité. Sa voix se fit alors plus sarcastique.) Tu es encore un de ces olibrius qui va nous faire la morale et nous parler des foutus droits des foutus êtres vivants de cette foutue galaxie ? C’est ça ?

– Enfin bref, c’était pas la question, l’interrompit tante Gin très rapidement. (Elle regarda dans la direction de Luke.) Tu descends des collines, mon gars ? T’aurais pas rencontré des Thérans, par hasard ? Tu ne sais pas ce qu’ils ont derrière la tête ?

– Eh bien, à part désosser des vaisseaux comme le mien en ne laissant que de la bande adhésive, non je ne vois pas.

Luke sourit car il avait bien compris qu’elle avait essayé d’éviter une querelle. Gin sourit en retour. La bande adhésive de couleur argentée était un sujet de plaisanterie dans les colonies. Elle l’avait également été dans les rangs de la Rébellion. On prétendait que tout tenait grâce à elle, de n’importe quel accessoire électroménager au palais impérial sur Coruscant.

– Non, non, c’est très sérieux… (La femme qu’Arvid avait signalée à Luke comme répondant au nom d’Umolly Darm manœuvra pour se placer le long du glisseur de Casio. Elle était de petite taille, plutôt svelte, et le canon à ions porté en bandoulière lui allait fort bien. Luke eut l’impression qu’elle avait la musculature d’un Rancor.) A peu près six heures avant l’attaque, il y a eu… Je ne sais pas trop quoi, en fait. J’ai déjà entendu des Vétérans parler de Tornades de Force… Je pense que cela devait être ça. C’est le truc le plus bizarre qu’il m’ait été donné de voir. Tous mes outils se sont mis à voler dans tous les sens et à tourbillonner dans la pièce comme pris dans un cyclone. Des boîtes emplies de cristaux et de rochers se sont mises à danser sur mes étagères. En bas de chez moi, il y a une épicerie. On aurait cru que quelqu’un avait rangé les rayonnages à la pelleteuse ! Tinnin Droo et Nap Socker, tiens, ils étaient en train de bosser près de leur four à fusion. Ils ont raconté que la Tornade bondissait comme si elle était vivante… Le pauvre Socker ne va peut-être pas s’en tirer. Il a été gravement brûlé… (Ses yeux bleus se troublèrent sous l’effet de la colère.) On a toujours dit que les oracles avaient un drôle de pouvoir. Je n’avais jamais entendu parler – ni vécu, d’ailleurs – un truc pareil. On dit, enfin, les Vétérans disent, qu’il y avait pas mal de Tornades de Force il y a cent ou deux cents ans de cela.

– Les Vétérans disent… reprit Gerney Casio d’un ton dédaigneux. Les Vétérans disent n’importe quoi. Ils disent que leurs soigneurs peuvent guérir un homme de tous les maux – du rhume des foins à la jambe cassée – rien qu’en posant leurs mains sur lui ! (Il jeta de nouveau un coup d’œil à Luke.) Quand est-ce que tu as rencontré les Thérans, mon pote ? Et qu’est-ce qu’ils fabriquaient ?

– Ils m’ont attaqué avec des lances et des fusils à plombs quand mon appareil s’est écrasé, c’est tout, répondit Luke en secouant la tête. Et je me suis échappé.

C’était six heures avant l’attaque du poste de tir.

Au moment précis où il avait eu recours à la Force pour se tirer d’affaire.

Je le savais… Cette présence de la Force qu’il avait ressentie partout, la terrible puissance latente qui se mouvait autour de lui comme un vent violent et qui imprégnait l’air.

Il avait lui-même déclenché la Tornade de Force.

La voix de Yoda lui revint. Il se rappela comment les petits doigts verts et noueux du maître Jedi lui pinçaient le bras. Son énergie nous entoure et nous relie… Tu dois sentir la Force autour de toi, entre toi et cet arbre, ce rocher, partout.

Le vieux Jedi devait savoir. Callista devait savoir. Il avait pensé qu’il serait capable de retrouver sa trace à travers la Force par la seule puissance de son esprit mais il doutait à présent de ses propres capacités. Il n’était plus sûr de pouvoir retrouver quoi que ce soit, ou qui que ce soit, à la surface de cette planète où la Force pouvait atteindre une intensité suffisante pour aveugler ses pensées.

– Enfin, ce qui est fait est fait, remarqua Gin, très philosophe. Ce n’est pas avec des discours qu’on va arranger les choses.

– Non, c’est plutôt en fracassant quelques crânes qu’on pourrait arranger tout cela, gronda Casio en manœuvrant son glisseur pour s’éloigner de l’Aratech. (L’éclat blanc bleuté des phares du speeder d’Arvid se refléta dans l’étui noir et luisant de son fusil blaster.) Et ils ont intérêt à être sacrement prudents à l’avenir, c’est tout ce que j’ai à dire. Quand Ashgad sera rentré de sa conférence…

– La gueule, c’est ce que Gerney a de plus grand, expliqua Gin.

Elle donna un coup de guidon afin d’éviter les amarres d’un ballot en suspension plus gros qu’une maison. De longues lianes sombres en pendaient le long desquelles étaient en train d’éclore des fleurs pareilles à de minuscules nuages de verdure.

Ils approchaient des lumières de Ruby Gulch. Les récoltes qui autorisaient la subsistance de l’installation étaient visibles un peu partout. Les branches de botts et de smoors créaient un patchwork noir de végétation au-dessus du sol grossier et fertile de la ferme des Vétérans. Des tours de pieux protégeaient les plantations les plus fragiles, intentionnellement réalisées en hauteur pour échapper aux parasites et aux maladies dont on soupçonnait la présence dans la terre. Dans ces cas précis, les ballots antigravité étaient beaucoup plus efficaces mais Luke se douta qu’ils devaient être beaucoup plus dispendieux. Tous les ballots flottaient à une bonne distance du sol, leurs amarres allant et venant au gré du vent.

– Les autres membres de sa famille sont des gens plutôt bien, pourtant. Son cousin Booldrum possède la plus grande bibliothèque de Hweg Shul. Elle est même plus grande que celle de maître Ashgad. Tu sais, mon offre tient toujours. Si tu veux rester chez moi et travailler avec nous, c’est chose possible.

Luke secoua la tête.

– Merci, c’est gentil mais si maîtresse Darm peut m’aider à retrouver quelqu’un de mes amis qui se trouverait en ce moment à Hweg Shul, je préférerais ne pas m’attarder.

– Comme il te plaira. (Elle fit un signe de tête en direction des lumières qui marquaient l’entrée de la ville. D’un côté, on apercevait les installations bien rangées, montées sur pilotis, des Nouveaux Arrivants, et de l’autre, les zones d’ombre indiquant la présence des modestes demeures des Vétérans.) J’ai du ragoût et de la bière chez moi. Mais vous préférez peut-être aller au pub du Bon en Fleur pour vous joindre à cette bande de rustres et vous lamenter toute la nuit sur le fait que cet endroit pourrait être un paradis si on y autorisait enfin le commerce avec l’extérieur. Faut être réaliste, cette planète n’aura jamais rien de paradisiaque et cela quels que soient les arrangements que Seti Ashgad aura pu passer avec je ne sais trop quel grand ponte lors de sa conférence prétendument si importante. (Elle jeta de nouveau un coup d’œil à Luke.) Tant que tu n’es pas en paix dans ton cœur, aucun endroit ne peut être le paradis…

Elle donna un coup de guidon et engagea son swoop dans un large virage en direction des hautes maisons bien éclairées des Nouveaux Arrivants.

Elle avait raison, bien entendu, pensa Luke. Mais il douta que son opinion soit partagée par la majorité des Nouveaux Arrivants. Ils avaient certes le droit de vivre dans le confort, de voir leurs enfants grandir, entourés de l’assistance médicale nécessaire, et d’éviter les horribles tâches éreintantes de l’agriculture primitive et le commerce stagnant.

Eux n’étaient qu’en minorité sur cette planète. La majorité de la population, elle, ne souhaitait pas que ce monde soit rallié à la République. Même si Seti Ashgad avait pu prétendre le contraire devant les représentants du Conseil…

Mais au beau milieu de ces speeders bricolés au petit bonheur la chance et de ces vêtements rapiécés n’importe comment, Luke remarqua que quelqu’un s’était cependant débrouillé pour que chaque Nouvel Arrivant, sans exception, soit équipé du dernier cri en matière de blaster, fusil et canon à ions.